La traduction française d’André Du Ryer (1647)

par Ghazi Eljorf, Tristan Vigliano et Mouhamadoul Khaly Wélé

Imprimée en 1647, la traduction d’André Du Ryer fait date. Ce n’est pas seulement la première version intégrale du Coran parue en français. C’est aussi la première version du Coran qui, dans une langue vulgaire européenne, parte de l’arabe. Celle que publie Andrea Arrivabene en italien, exactement un siècle auparavant, se fonde en effet sur la traduction latine composée par Robert de Ketton à la demande de Pierre le Vénérable, puis éditée par Bibliander en 1543. La traduction allemande de Salomon Schweigger, imprimée en 1616, se fonde à son tour sur l’édition Arrivabene.

Du Ryer et son œuvre jusqu’à L’Alcoran de Mahomet

André Du Ryer naît vers la fin du XVIe siècle à Marcigny, dans l’actuelle Saône-et-Loire. Cadet d’une famille appartenant à la petite noblesse bourguignonne, il ne semble pas avoir fait d’études à l’université. Aussi ne sait-il pas l’hébreu, contrairement à la plupart des arabisants de son temps. Mais ses dons pour les langues sont bientôt repérés par François Savary de Brèves. Cet ancien ambassadeur d’Henri IV à Istanbul est un ardent promoteur des études orientales, pour le soutien desquelles il appelle de ses vœux l’ouverture d’un collège et fonde la première imprimerie spécialisée, « Typographia Savariana ». Toute la carrière de Du Ryer se placera sous son patronage, jusqu’à sa mort en 1628, et s’inscrira dans le prolongement de son œuvre.

C’est Savary de Brèves qui envoie Du Ryer en Égypte, vers 1616, pour apprendre l’arabe, le turc et sans doute le persan : le séjour dure environ cinq ans. C’est encore lui qui confie à Du Ryer la charge de vice-consul au Caire, en 1623. L’Égypte étant alors un des principaux partenaires commerciaux de la France en Orient, le poste est convoité. Mais les difficultés ne manquent pas : exactions des corsaires, redevances arbitraires réclamées aux chrétiens par les puissances locales sous le nom d’avanies, rivalités entre les ordres missionnaires. Le jeune Du Ryer manque peut-être d’expérience. Il se montre en tout cas impétueux. Les marchands, mécontents des taxes que la piètre situation financière du consulat le contraint de lever, irrités des menaces qu’il profère à leur encontre, obtiennent son rappel à Paris en 1626.

La blessure peut sembler assez vive pour que plus de vingt ans après, il joigne à son Coran des lettres attestant de l’intégrité avec laquelle il s’est acquitté de sa mission. L’Orient, pourtant, lui tient à cœur : en 1627, il reçoit en Palestine le titre essentiellement honorifique de chevalier de l’ordre du Saint-Sépulcre. Et la disgrâce est loin d’être complète, puisqu’on le retrouve gentilhomme de la maison royale, à Paris, en 1630. La même année paraît sa grammaire turque en latin, Rudimenta grammatices linguæ turcicæ, qui témoigne d’un savoir exceptionnel pour l’époque : seul l’Allemand Hieronymus Megiser a donné, en 1612, l’exemple d’une telle grammaire et Du Ryer ne paraît pas avoir consulté son travail. Malgré les erreurs qu’ils contiennent, ces Rudimenta ne seront vraiment périmés que par le cinquième volume du Thesaurus linguarum orientalium publié en 1680 par François Mesgnien, encore appelé Meninski.

En 1631, Du Ryer est nommé interprète, secrétaire et conseiller du nouvel ambassadeur à Istanbul, Henri de Gournay, comte de Marcheville. Il est permis de croire inéquitables les jugements sévères que prononce à son encontre le précédent ambassadeur, Harlay de Césy, tant ce dernier est dépité d’avoir été démis de ses fonctions. Toutefois, si Du Ryer semble avoir exercé sur Marcheville une grande influence, il est vrai qu’elle paraît surtout lui profiter à lui-même. Les liens de confiance qu’il sait nouer avec le sultan Mourad IV poussent celui-ci à le nommer ambassadeur extraordinaire : le sauf-conduit afférent à cette charge est une autre pièce que Du Ryer joint à sa traduction du Coran. Mais en quoi consiste la mission d’un ambassadeur extraordinaire ? On ne le sait exactement. Peut-être voyage-t-il entre Paris et Istanbul pour accorder les intérêts respectifs des deux États. On n’est guère renseigné non plus sur la date à laquelle cette mission prend fin. On peut en revanche penser qu’elle ne nuit pas à l’activité collectionneuse de Du Ryer, laquelle a probablement commencé avec ses séjours en Égypte. De sa bibliothèque, il nous reste plus de cinquante manuscrits orientaux, principalement des ouvrages lexicographiques, des textes littéraires persans et des commentaires du Coran, qu’il est susceptible d’avoir tous utilisés pour ses propres écrits : l’adéquation entre son œuvre et les livres qu’il possède est frappante.

Mais le titre d’ambassadeur que confère à Du Ryer le sultan ne présente certainement pas que des avantages. Il laisse planer un doute sur sa fidélité au roi de France et sur sa foi chrétienne. Déjà les goûts orientaux de Savary de Brèves valaient à ce dernier la réputation d’avoir embrassé l’islam dans le secret de son cœur : selon Tallemant des Réaux, jamais avare d’une anecdote sulfureuse, il aurait même crié « Allah » juste avant de mourir. De façon plus générale, le milieu des orientalistes a quelque chose de composite. Des dévots, persuadés du bien-fondé des missions, voire d’une croisade, y côtoient des libertins convaincus ou simplement des érudits, qui mettent en avant le prétexte d’objectifs missionnaires pour justifier l’exotisme suspect de leurs activités savantes. C’est dire que les lettres de moralité mentionnées ci-dessus n’ont pas pour seule fonction de réparer une blessure intime. Elles sont indispensables à la publication du Coran en français, de même que l’avis « Au lecteur » et le « Sommaire de la religion des Turcs » qui le précèdent. La virulence clichée avec laquelle le premier attaque l’islam, la manière dont le second le réduit à une série de rites et de croyances décousus, sont apparemment peu compatibles avec les longues années passées par lui en Orient, avec la science dont sa traduction témoigne, avec la fréquentation de l’exégèse coranique, le tafsīr. Mais la perpétuation de stéréotypes polémiques, au risque de contre-vérités aperçues même de certains contemporains, est sans doute le prix à payer pour légitimer une publication d’autant plus audacieuse qu’elle fait suite à une carrière en elle-même peu banale.

En 1634, Du Ryer donne Gulistan ou l’Empire des roses, traduit en français d’après le recueil d’histoires et de poèmes du grand conteur, moraliste et mystique persan Saadi (XIIIe siècle). En traduisant ce recueil très célèbre en Perse, mais aussi dans l’Empire ottoman, il confirme son éminente position dans le champ savant de l’époque. Alors que les études orientales sont favorisées par de puissants hommes d’État tels que Richelieu, les orientalistes français publient peu, par comparaison à leurs collègues anglais ou hollandais. Du Ryer, lui, n’est pas sujet à cette sorte de dilettantisme. En France, la seule personne capable de traduire du persan à la génération précédente était son protecteur Savary de Brèves, dans les pas duquel il s’inscrit de nouveau. Les seuls dictionnaires de la langue persane disponibles sont manuscrits.

Mais plus encore qu’aux savants, Du Ryer s’adresse au public des lettrés, auxquels son livre fait découvrir une nouvelle aire culturelle. Il contribue ainsi à lancer une vogue de la littérature orientale qui ira s’amplifiant pendant tout le XVIIe siècle et plus encore au siècle suivant. Ses choix de traducteur suggèrent d’ailleurs que tel était son but. Peu sûr de ses talents poétiques, il met en prose les passages en vers, mais sa prose est une prose d’art. Il opère une sélection entre les anecdotes du texte original, évite les histoires trop difficiles à adapter et, pour se conformer au génie de la langue française ainsi qu’aux attentes de ses lecteurs, supprime les répétitions. Ces suppressions sont de plus en plus nombreuses à mesure qu’avance l’œuvre : ce dernier trait sera aussi perceptible dans sa traduction du Coran. Dans celle-ci, la décision de ne pas numéroter les sourates peut encore tenir à un souci de l’élégance : elle est cependant ordinaire dans les manuscrits du Coran qui circulent alors dans le monde musulman. Une certaine tendance à la paraphrase des passages les plus obscurs peut enfin avoir trait à la recherche de la clarté. L’abrègement ou l’omission de versets aux images ressenties comme licencieuses peut s’expliquer par la crainte de heurter les bienséances : la manière dont sont traités les versets 10 et 33 de la sourate lxxviii en offre deux bons exemples. L’Académie française est fondée l’année même où paraît Gulistan. Du Ryer satisfait au goût que cette institution est en train de former.

L’Alcoran de Mahomet : rédaction et publication

À la mort de son frère aîné, vers 1630, il hérite du domaine familial et c’est ce qui le pousse à compléter sa signature : « Du Ryer, sieur de La Garde-Malezayr ». À un moment indéterminé de la même décennie, il rejoint sa propriété de Bourgogne, dans laquelle il commence ou, plus probablement, poursuit deux travaux principaux. Le premier est un dictionnaire turc-latin demeuré manuscrit, mais dont deux exemplaires nous ont été conservés à la Bibliothèque nationale de France : ce dictionnaire l’occupe jusqu’à sa mort, en 1672. Le second est l’Alcoran de Mahomet, qui nous intéresse ici.

Certaines des inexactitudes que cette traduction comporte résultent peut-être des circonstances géographiques dans lesquelles elle a été composée : à Paris, les vérifications d’usage sont plus simples. Mais Du Ryer peut tout de même avoir consulté des amis orientalistes tels que Gilbert Gaulmin, Gabriel Sionita ou Abraham Echellensis : le premier, hébraïste de formation, sait aussi l’arabe, le turc et même le persan, langue depuis laquelle il traduit les fables de Pilpay ; l’arabe est la langue natale des deux derniers, chrétiens libanais instruits au Collège maronite de Rome. Surtout, Du Ryer a accès à des manuscrits d’exégèse coranique qu’il est alors très difficile de se procurer et qu’il préfère visiblement aux traductions européennes.

Dans sa bibliothèque, on trouve le Tafsīr al-Ǧalālayn d’Al-Maḥallī et Al-Suyūṭī (XIVe siècle), ainsi que le Tanwīr fī l-tafsīr d’Ibn Ǧamīl Al-Raba‘ī Al-Tūnisī (même siècle – en fait, une version abrégée du Tafsīr al-kabīr de Faḫr al-Dīn al-Rāzī, composé un siècle plus tôt). Il cite également les commentaires d’Al-Bayḍāwī (Anwār al-tanzīl wa asrār al-ta’wīl, XIIIe siècle) et un tafsīr turc intitulé Enfes-ül cevahir, traduit de commentaires arabes antérieurs, notamment du tafsīr d’Al-ḫāzin, intitulé Libāb al-ta’wīl fī maʿānī al-tanzīl (XIVe siècle). Les références qu’il porte en marge de sa traduction ne sont pas toujours claires ni précises, en sorte qu’on ne sait pas nécessairement quel texte il utilise. Du reste, il arrive souvent que ses choix de traducteur portent la trace des commentaires consultés, quoiqu’il ne l’indique pas en face des versets concernés. Mais l’élément notable est que Du Ryer mentionne malgré tout sa dette envers les commentateurs musulmans, ce que ne faisaient pas les traducteurs latins, par exemple. Il permet ainsi au lecteur européen d’apercevoir, pour la première fois, l’importance de l’exégèse dans la compréhension du texte coranique.

Comme Gulistan, l’Alcoran de Mahomet est imprimé par Antoine de Sommaville, qui donne à la même époque plusieurs textes à l’orientale, dont Ibrahim ou l’illustre Bassa de Madeleine de Scudéry. Comme Gulistan, il est offert au chancelier Pierre Séguier, dont Du Ryer s’attire les faveurs à la mort de Savary de Brèves et qui succède à Richelieu comme protecteur de l’Académie française. L’homme est puissant et, par chance, collectionne les manuscrits orientaux : sans doute Du Ryer fait-il valoir son expertise, car on retrouve sa main sur le « Coran pourpre » ramené de Tunis par Charles-Quint et que Séguier fait entrer dans sa bibliothèque.

La traduction du texte coranique en français n’en rencontre pas moins de vives résistances et de ces résistances témoigne le fait que l’épître dédicatoire ait été retirée de nombreux exemplaires, pour ne pas compromettre le mécène. De fait, l’ouvrage est soumis au Conseil de conscience, qu’a créé Richelieu, que pérennise la régente Anne d’Autriche, et qui est chargé de traiter les affaires religieuses du royaume. Il se heurte à l’opposition de Vincent de Paul, qui en demande l’interdiction, contrairement au chancelier Séguier, qui le soutient. L’Alcoran de Mahomet circule malgré tout, mais sous cape : il semble même que cela lui donne plus de prix aux yeux de ses acheteurs. Quelques mois plus tard, la Fronde éclate : les autorités ont d’autres problèmes plus urgents à régler que celui-là. L’épisode indique cependant quelle méfiance suscitent les études orientales et le prétexte missionnaire qu’elles invoquent.

Dans la France du XVIIe siècle, c’est du parti dévot que proviennent surtout les marques de cette méfiance. Mais on la rencontre à d’autres époques et dans d’autres contextes confessionnels. En 1542, le bâlois Johann Oporin est brièvement jeté en prison, pour avoir entrepris d’imprimer le Coran de Bibliander sans l’accord des autorités protestantes. En 1570, le Coran du Vénitien Arrivabene est brûlé en place publique. En 1649, Robert White est arrêté, pour avoir imprimé une traduction anglaise de l’Alcoran de Mahomet. En 1670, toutes les éditions du Coran et de leurs commentaires sont mises à l’Index par le pape Clément X.

Ainsi s’expliquent mieux les précautions que prend Du Ryer pour présenter sa traduction et faire comprendre qu’il n’a pas d’attirance pour l’islam. Lorsque l’on veut atteindre un large public et l’ouvrir à des études encore nouvelles, il faut d’abord se concilier les bonnes grâces de la censure.

Valeur du texte

Le nombre de ces traductions et rééditions montre que le travail de Du Ryer, malgré ses évidents défauts, n’est pas sans qualités pour l’époque où il voit le jour.

Certes, la comparaison avec les versions modernes présentées sur notre site paraît témoigner de multiples erreurs ou approximations. Pour n’en donner qu’un seul exemple, au verset 3 de la sourate c, « qui attaquent au matin » (fal-muġīrāt ṣubḥan, « فالْمُغِيراتِ صُبْحًا ») devient « qui courent legerement par jalousie » : Du Ryer semble avoir confondu muġīr, muġīra (« مُغِير، مُغِيرَة »), participe présent du verbe aġāra (« أَغَارَ », attaquer), avec le substantif ġayra (« غَيْرة », jalousie), dérivé du verbe ġāra (« غَارَ », être jaloux). Il arrive assez souvent que l’on ne parvienne à retrouver le passage traduit que d’après le retour d’un élément lexical pourtant absent du texte arabe : car ce retour est bel et bien présent dans l’original, et c’est alors le rythme, et non le sens, qui permet de déterminer quel verset Du Ryer veut traduire. De même, vers la fin du texte, on ne s’étonne plus de suppressions qui peuvent concerner une grande partie de la sourate, quand la rhétorique de celle-ci repose essentiellement sur des anaphores ou des répétitions, comme c’est notamment le cas dans la sourate lv : le traducteur estime visiblement que des oreilles françaises les jugeraient insupportables, qu’elles trouveraient la scansion du propos à la fois saccadée et monotone. Enfin, ce n’est pas sans raison que certains choix particuliers ont été rapidement contestés. En 1721, par exemple, David Durand traduit en français le De religione mohammedica d’Hadrian Reland et regrette que Du Ryer n’ait pas tiré les conclusions de son propre commentaire sur le titre de la sourate lxxii : pourquoi ne pas l’avoir intitulée « Des esprits », plutôt que « Des démons », si les musulmans l’entendent ainsi ?

Mais peut-être ce dernier cas doit-il s’interpréter comme une nouvelle manière de prévenir les objections de la censure. Et l’on remarquera, en sens inverse, le caractère strictement philologique des annotations portées en marge par Du Ryer : elles tranchent avec la veine polémique si sensible dans les annotations qu’ajoute de son côté Bibliander. De manière plus générale, il vaut la peine de changer le point de vue et de comparer cette version, non plus avec celles qui la suivent, mais avec celles qui la précèdent. Il apparaît alors que Du Ryer cache la division en versets – tout en indiquant le nombre de ces derniers au début de certaines sourates, comme cela se fait ordinairement dans les manuscrits arabes – mais qu’il ponctue son texte de telle sorte qu’il est possible de retrouver cette division. Souvent une virgule, un point-virgule ou deux points correspondent au passage d’un verset à l’autre, si bien que les fragmentations et conglomérations très fréquentes dans les traductions latine, italienne et allemande tendent à se raréfier. Quant aux interversions que celles-ci opèrent dès la première sourate, elles deviennent exceptionnelles. Enfin, certains choix même de traduction que nous jugeons arbitraires peuvent ne l’être qu’à moitié : pour revenir sur un exemple que l’on citait à dessein, il arrive à certains exégètes d’employer comme quasi-synonymes les verbes aġāra (« أَغَارَ », attaquer) et ġāra (« غَارَ », être jaloux).

Réception et rééditions

Parmi les orientalistes, la réception de cette traduction est mitigée, surtout aux générations suivantes. Humphrey Prideaux, auteur en 1697 d’une très influente vie de Mahomet en anglais, trouve le travail de Du Ryer « aussi bon qu’on pouvait l’espérer d’un simple marchand » : fielleux compliment. Lodovico Marracci, dont la propre traduction, parue en 1698, marque les débuts de l’édition critique du Coran, préfère Du Ryer à Robert de Ketton, mais regrette des inexactitudes qu’il impute à des sources trop peu fiables. George Sale, dont la traduction anglaise imprimée en 1734 conjugue pour la première fois rigueur philologique et recherche stylistique, est d’un avis très proche : il regrette en outre l’absence de notes explicatives. Quant à Claude-Étienne Savary, qui publie la deuxième traduction française du Coran en 1783, il reproche à Du Ryer d’avoir substitué un « discours suivi » à la division en versets et, de ce fait, transformé le texte en « une rapsodie platte et ennuyeuse », incapable de restituer « la perfection du style, et la magnificence des images » tant célébrée en Orient. Cela ne rend certes pas hommage à l’ambition littéraire de Du Ryer, dont certaines interventions sur le texte original signalent au contraire une crainte de susciter la lassitude ; mais on sait la dureté des traducteurs et des savants entre eux.

La sanction du public est beaucoup plus favorable. L’Alcoran de Mahomet est réédité en 1649 (Paris, Sommaville ; Amsterdam, Johannes Janssonius ; Amsterdam, Lodewijk III Elzevier), 1651 (Paris, Sommaville), 1652 (même lieu, même éditeur, réémission du précédent), 1672 (Paris, Sommaville ; Amsterdam, Daniel Elzevier), 1683 (La Hague, Adriaan Moetjens), 1685 (même lieu, même éditeur), 1719 (Anvers, Jean-François Lucas), 1723 (Paris et Anvers, même éditeur, réémission du précédent), 1734 (Amsterdam, Pierre Mortier), 1735 (même lieu, même éditeur, réémission du précédent), 1746 (même lieu, même éditeur), 1770 (Amsterdam et Leipzig, Arkstée et Merkus), 1775 (mêmes lieux, mêmes éditeurs). En 1770 et 1775, le texte est précédé par une traduction française du discours préliminaire que George Sale rédigeait en 1734 pour sa propre version en anglais, signe de la valeur reconnue à celle-ci : on ne publie alors Du Ryer que dans l’attente d’une nouvelle traduction française, que donne précisément Claude-Étienne Savary quelques années plus tard.

L’Alcoran de Mahomet fait lui-même l’objet de plusieurs versions, ce qui est un autre signe de son succès. On a mentionné plus haut la traduction anglaise qui paraît en 1649. Elle est imprimée par Robert White pour le compte du libraire John Stephenson. Son traducteur reste anonyme et les spécialistes débattent encore de son identité : Hugh Ross ou Thomas Ross, mais non pas Alexander Ross, qui semble n’avoir rédigé que l’avertissement. Cette traduction est rééditée l’année même de sa parution, puis en 1688 et 1718. Alors que le travail de George Sale devrait la périmer, on l’imprime de nouveau en 1806, aux États-Unis, où c’est la première édition du Coran jamais publiée. Aux Pays-Bas, elle est traduite en 1658 par Jan Hendrik Glazemaker, aussi connu pour avoir mis en hollandais Descartes et Spinoza, parmi bien d’autres philosophes ou écrivains, anciens comme contemporains : cette traduction est réimprimée au moins six fois jusqu’en 1734. Elle est à son tour traduite en allemand par Johann Lange, en 1688 : aucune réédition n’est signalée dans cette langue. En russe, l’Alcoran de Mahomet fait l’objet de deux versions différentes. La première, par Petr Vasilyevitch Postnikov, paraît en 1716 à la demande de Pierre le Grand. La seconde, par Mikhail Ivanovitch Verevkin, est publiée en 1790.

En conclusion : un document d'ordre historique

Il y a longtemps qu’aucun savant ne se reporte plus à la traduction composée par André Du Ryer, sinon comme à un document d’ordre historique. Dès 1698, quand les travaux de Marracci sont publiés, elle devient obsolète. Mais elle marque, malgré tout, un progrès de la connaissance et constitue, à ce titre, une étape importante dans l’histoire des traductions du Coran.

Pour en savoir plus

Le texte que nous vous présentons a fait l'objet d'une saisie initiale par la société Datactivity. Puis il a été émendé et parallélisé en 2019 par Ghazi Eljorf et Tristan Vigliano : l'encodage XML-TEI a été réalisé par Paul Gaillardon. Pour de premières orientations bibliographiques, on consultera :


Aoujil (Asmaa), Le Coran en français. André Du Ryer, premier traducteur de l’Alcoran de Mahomet (1647), Thèse soutenue à l’Université Paul Valéry – Montpellier III, 2018.

Bennett (Clinton), « Alexander Ross, Hugh Ross and Thomas Ross », dans Christian-Muslim Relations. A Bibliographical History [CMR], Northern and Eastern Europe (1600-1700), vol. 8, p. 290-320 [sur la traduction anglaise de l’Alcoran de Mahomet et l’identité controversée de son auteur].

Carnoy (Dominique), Représentations de l’Islam dans la France du XVIIe siècle. La ville des tentations, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 41-46.

Derost (Jean-Baptiste), « Notice sur André Du Ryer », Bulletin de la Société d’Études du Brionnais, sept.-oct. et nov.-déc. 1935, p. 237-240 et p. 241-252.

Hamilton (Alastair) et Richard (Francis), André Du Ryer and Oriental Studies in Seventeenth-Century France, Londres / Oxford, The Arcadian Library / The Oxford University Press, 2004 [étude de référence sur le sujet, dont notre propre notice s’inspire largement].

Hamilton (Alastair), « André Du Ryer », dans CMR, vol. 9, Western and Southern Europe (1600-1700), p. 453-465.

Larzul (Sylvette), « Du Ryer, André », dans Dictionnaire des orientalistes de langue française, éd. par François Pouillon, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, IISMM / Karthala, 2012, p. 359-360.